
Michael Koryta
Auteur de six romans, dont La Mort du privé, Et que justice soit faite et Une Tombe accueillante, Michael Koryta a vingt-six ans et, pour des auteurs aussi prestigieux que Michael Connelly, Denis Lehane et George P. Pelecanos, compte déjà parmi les grands de la littérature policière et fantastique.Photo auteur: © Wout Jan Balhuizen
21,90 €
440 pages
Code EAN :
9782702142028
LA RIVIERE PERDUE
« Avec ce nouveau chef-d’œuvre de Michael Koryta, le doigt glacé de l’épouvante vous descendra le long du dos. »
Michael Connelly
Paru en mars 2011
Pour faire un cadeau à son mari, Alyssa Bradford demande au vidéaste Eric Shaw de réaliser un documentaire sur son beau-père, Campbell Bradford, un millionnaire de quatre-vingt-quinze ans au passé mystérieux. Shaw accepte, Alyssa lui confiant alors une bouteille d’« Eau de Pluton » que le vieil homme a conservée toute sa vie et dont, curieux, Eric boit quelques gorgées.
Arrivé à French Lick, Indiana – la ville natale de Bradford –, le vidéaste découvre un superbe hôtel récemment restauré, où les célébrités des années vingt venaient profiter des bienfaits d’eaux censées soigner tous les maux. Et presque aussitôt, il a une vision terrifiante. Les jours passant, ses hallucinations, toutes liées à l’Eau du Pluton, ne feront que s’amplifier et, un détail vérifié après l’autre, lui révéler le passé tumultueux et violent de cette vallée de la Rivière Perdue sur laquelle Campbell régnait jadis en maître. Se pourrait-il qu’un mal depuis longtemps oublié ait été, comme l’hôtel, ramené à la vie ?
titre VO : So Cold the River
Traduit de l'anglais par Robert Pépin
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LA RIVIERE PERDUE
Ce livre compte parmi les dix meilleurs de l’année pour Amazon et a reçu le Grand Prix du Los Angeles Times.
Michael Koryta sera l’un des invités du Festival Quais du polar à Lyon, les 25, 26 et 27 mars.
« Superbe ouragan que ce livre. Magnifique à voir jusqu’au moment où il s’abat sur votre maison, éteint toutes les lumières et vous laisse seul dans le noir… Avec ce nouveau chef-d’œuvre de Michael Koryta, le doigt glacé de l’épouvante vous descendra le long du dos – c’est garanti. » Michael Connelly
LA RIVIERE PERDUE
Roman traduit de l’anglais par Robert Pépin
© Michael Koryta, 2010
Publié avec l’accord de Little, Brown & Company, New York, États- Unis
Pour la traduction française :
© Calmann- Lévy, 2011
« On cherche les produits de leurs ambitions. » Voilà ce qu’un professeur de sociologie avait dit un jour lors d’un séminaire de première année, et Eric Shaw avait bien aimé l’expression, l’avait notée, elle et elle seule, dans un carnet qui devait vite être oublié, puis jeté. Les produits de leurs ambitions. Ce n’était qu’en étudiant ces objets qu’on pouvait vraiment comprendre les êtres depuis longtemps disparus. Cela dit, les produits classiques pouvaient être suranalysés et, une couche après l’autre, chargés d’une importance excessive. Il était donc crucial d’en trouver qui disent des ambitions et des aspirations, enfin bref… la vieille chanson sur les rêves et les espoirs. La réalité du cœur humain reposait dans l’objet de ses désirs. Que ceux-ci aient abouti importait presque moins que de comprendre ce qu’ils avaient été.
L’expression lui était revenue presque deux décennies plus tard, alors qu’il préparait un montage vidéo pour une cérémonie du souvenir en l’honneur d’une femme décédée. Portraits vidéo vivants, ainsi appelait-il ces montages en essayant de donner quelque crédibilité à ce qui, au fond, n’était guère plus qu’un vulgaire diaporama. Il avait été un temps où ni Eric ni personne le connaissant n’aurait pu penser que c’était ce genre de carrière qui l’attendait. De fait, il avait encore du mal à y croire lui-même. Comme quoi on peut vivre une vie et ne jamais comprendre exactement comment on s’y est retrouvé. Drôle de truc, ça.
S’il était à peine sorti de l’école de cinéma, il aurait pu se convaincre qu’il ne s’agissait que de l’éternel combat de l’artiste, que d’une manière de payer les factures avant la première grande percée. En vérité cependant, cela faisait douze ans qu’il avait été diplômé de son école de cinéma – douze ans. Et deux qu’il avait déménagé à Chicago pour fuir la véritable catastrophe qu’avait été son passage à Los Angeles.
Au faîte de sa gloire – il avait trente ans et décrochait régulièrement des boulots de plus en plus importants –, un des metteurs en scène les plus couronnés de succès avait encensé, et publiquement, son art. À présent, il faisait des vidéos pour des remises de diplômes de fin d’études secondaires, des mariages, des naissances et des anniversaires de mariage. Et des enterrements. Beaucoup d’enterrements. Dieu sait comment, c’était devenu son créneau. C’était grâce au bouche à oreille que son affaire marchait et quand on parlait de lui, le bouche à oreille semblait se centrer sur les enterrements. La plupart de ses clients aimaient bien ses vidéos, mais c’était ce qu’il faisait pour les cérémonies funèbres qui les ravissait. Peut-être était-ce qu’à un niveau inconscient ou à un autre il était plus motivé dans son travail quand celui-ci avait à voir avec la mort. Le poids de la responsabilité y était plus important. À dire vrai, il fonctionnait plus à l’instinct quand il préparait une vidéo du souvenir. Alors, on aurait dit qu’une muse l’habitait, qu’il était guidé par un sens presque toujours juste.
Ce jour-là, debout comme il l’était devant un funérarium de banlieue où devait commencer une énième cérémonie du souvenir, ses attentes étaient inhabituelles. Il avait passé toute la journée de la veille – soit quinze heures d’affilée – à préparer ce travail, qui lui avait été demandé à la dernière minute par les parents d’une femme de quarante-quatre ans ayant trouvé la mort dans un accident de voiture sur le Dan Ryan Expressway. Ces derniers lui ayant confié albums de photos, bibelots et autres souvenirs qu’ils avaient choisis, il s’était mis au travail pour élaborer des images et créer une piste son. Il fallait photographier des photos, y ajouter des bouts de vidéos amateur prises par les proches, mélanger tout ça et y mettre de la musique pour essayer de donner un sens à la vie du défunt. En général, on pleurait, mais parfois aussi on riait et toujours on murmurait et hochait la tête en revoyant ces moments oubliés et ces souvenirs qu’on avait chéris. Après, on lui prenait la main et le remerciait en se demandant, émerveillé, comment il s’y était pris pour que son travail soit aussi juste.
Il n’assistait pas toujours aux cérémonies, mais cette fois c’était la famille d’Eve Harrelson qui le lui avait demandé et il avait été heureux de dire oui. Il voulait voir comment on réagirait à sa présentation.
Tout avait commencé la veille dans son appartement de Dearborn où, assis par terre et adossé au canapé avec tous les effets personnels d’Eve Harrelson autour de lui, il avait commencé à trier, examiner et sélectionner. C’était à un moment donné de ce processus que l’expression « les produits de leurs ambitions » lui étant revenue, il s’était à nouveau dit qu’elle sonnait bien. Puis, cela lui servant de tiède motivation, il avait repris une pile de photos qu’il avait déjà étudiées en se disant qu’il devait absolument y trouver un aperçu des rêves de la victime.
Ces clichés étaient du genre monotone – non vraiment, tout le monde y posait, souriait trop et essayait trop fort d’avoir l’air insouciant ou indifférent. De fait, l’ensemble de la collection Harrelson était terne. La famille était plutôt photo que vidéo et ça, c’était un mauvais début. La vidéo savait rendre les mouvements, les voix et l’esprit des gens. On pouvait certes créer la même impression avec des photos, mais c’était plus difficile et les albums des Harrelson n’avaient rien de prometteur.
Il avait voulu centrer son montage sur les enfants de la victime, décision qui allait à l’encontre de ses intuitions mais dont il pensait qu’elle donnerait de bons résultats. Après tout, ils étaient bien ce qu’elle laissait derrière elle et cela ne pouvait pas manquer de toucher la famille et les amis. Et là, en triant ces clichés en vrac, il s’était brusquement arrêté sur la photo d’un cottage de couleur rouge. Il n’y avait personne dessus, rien que cet édifice à charpente en A et peint en rouge bordeaux. Les fenêtres étaient plongées dans l’ombre et l’on ne voyait rien à l’intérieur. Des pins l’entouraient des deux côtés, mais le cadrage était si serré que rien n’indiquait clairement où il se trouvait, ni ce qu’il pouvait y avoir autour en dehors de ces arbres. Et là, en contemplant cette photo, il s’était convaincu que ce cottage faisait face à un lac. Il n’y avait rien pour le suggérer, mais il en avait la certitude. Le cottage se trouvait au bord d’un lac et si l’on avait pu agrandir le cadrage, on aurait vu des feuilles d’automne exploser de couleurs au-delà des pins, leurs teintes se reflétant à la surface d’une eau secouée d’un clapot poussé par le vent.
Et cet endroit avait beaucoup compté pour Eve Harrelson. Beaucoup et profondément. Plus il tenait cette photo dans ses mains et plus il en était convaincu. Il avait senti un picotement le long de ses bras et au bas de la nuque et s’était dit :Elle y a fait l’amour. Et pas avec son mari.
C’était une idée folle. Il avait remis le cliché dans le tas, était passé à autre chose et, plus tard, après avoir fait le tour de plusieurs centaines de photos, avait eu confirmation qu’il n’y en avait qu’une du cottage. Il était clair que l’endroit n’était pas si extraordinaire aux yeux de la dame ; on ne prend pas qu’une seule photo d’un lieu qu’on adore.
Neuf heures de frustration plus tard, rien dans ce projet ne se goupillant comme il voulait, il s’était retrouvé avec la photo dans les mains – et la même certitude à l’esprit. Ce cottage avait quelque chose d’exceptionnel. De sacré. Il l’avait donc inclus dans son montage, y avait, oui, inséré cette seule photo d’un bâtiment vide, l’avait fait jouer avec le reste de son travail et avait alors senti que toute sa présentation tenait enfin debout, comme si ce cliché en était la clé de voûte.
Maintenant l’heure était venue de projeter la vidéo – c’était la première fois que la famille allait la voir – et s’il se disait bien que sa curiosité était d’ordre général (on veut toujours savoir ce que le client pense du travail qu’on a fait), tout au fond de son esprit il savait que cette curiosité n’avait à voir qu’avec une seule photo.
Il entra dans la salle dix minutes avant que la cérémonie ne commence et prit place au fond, à côté du projecteur et du lecteur de DVD. Grâce à un Xanax et à un Inderal, il se sentait serein et détaché. Il avait assuré son nouveau médecin qu’il n’avait besoin de ces médicaments qu’à cause d’une impression générale de stress et d’inquiétude depuis que Claire était partie, mais la vérité était bien qu’il les prenait chaque fois qu’il devait montrer son travail. Le nerf du professionnel, aimait-il se dire. Dommage que ce nerf, il ne l’ait pas eu jadis lorsqu’il faisait de vrais films. De fait, c’était, marque glacée de la honte, cette constante impression d’échec qui lui rendait nécessaire l’absorption de ces cachets.
Visage sévère, épais cheveux noirs et lunettes à double foyer, ce fut Blake, le mari d’Eve Harrelson, qui monta le premier sur le podium. Les enfants du couple avaient pris place au premier rang. Eric essaya de ne pas penser à eux. Il n’était jamais à l’aise quand il lui fallait préparer un travail de ce genre, surtout lorsque des enfants devaient le regarder.
Blake Harrelson dit quelques mots de remerciement à l’adresse de l’assistance, puis il annonça qu’on commencerait par un petit hommage filmé. Il ne parla pas d’Eric et ne le montra même pas, se contentant de faire un signe de tête à un type à côté de l’interrupteur lorsqu’il quitta l’estrade.
songea Eric au moment où, les lumières s’éteignant, le type appuyait sur . Le point ayant déjà été fait et le projecteur disposé comme il fallait, l’écran montra un gros plan d’Eve et de ses enfants. Eric avait décidé de commencer par des images légères – c’était toujours comme ça qu’il fallait s’y prendre dans ce genre d’événements difficiles – et aussitôt, la musique d’accompagnement fut accueillie par quelques petits rires appréciatifs. Parmi les quelques CD préférés par la famille et que celle-ci avait bien voulu lui fournir, il en avait trouvé un où lors d’un récital, on voyait Eve jouer du piano pendant que sa fille chantait, la coordination entre les deux protagonistes commençant fort mal et ne faisant qu’empirer. Au milieu du morceau on les entendait même se défendre de rire.
Cela continua ainsi pendant quelques minutes, mélange de rires épars, de larmes et d’épaules qu’on serre en murmurant des paroles de réconfort. Eric se leva, observa et remercia sans rien dire le chimiste qui avait trouvé les calmants qu’il avait dans le sang. S’il y avait pire pression que celle d’observer un groupe de gens pareillement éplorés en train de regarder son film, il ne voyait pas ce que ça pouvait être. Euh non… bien sûr qu’il le voyait – ç’aurait été de faire un vrai film. De la pression, là aussi, il y en avait. Et il avait lâché prise.
La photo du cottage n’arrivait qu’au bout de six minutes et dix secondes du film, qui en comptait neuf. Il avait pris soin de ne pas laisser les images plus de cinq secondes à l’écran, mais avait donné deux fois plus de temps à la photo du cottage. C’est dire à quel point il était curieux de la réaction qu’on aurait.
La chanson changea quelques secondes avant l’apparition du cottage, passant d’un air enlevé de Queen (l’orchestre préféré d’Eve Harrelson) à Ryan Adams interprétant Wonderwall du groupe Oasis. C’était la famille qui lui en avait donné le CD (un autre préféré d’Eve), mais il avait remplacé cette version par celle d’Adams lors du montage final. Elle était plus lente, plus triste, plus obsédante. Et c’était ce qu’il fallait.
Pendant les premières secondes il ne décela aucune réaction particulière, resta debout à examiner tout le monde et ne vit aucun intérêt véritable se marquer sur les visages, seulement de la patience et un rien de trouble chez quelques-uns. Puis, juste avant que l’image ne change, ses yeux tombèrent sur une blonde en robe noire assise au bout de la troisième rangée. Elle s’était complètement retournée et fixait la lumière violente du projecteur en le cherchant des yeux. Quelque chose dans son regard lui fit se mettre de côté, derrière la lumière. Le plan changea et la musique avec, mais elle le fixait toujours des yeux. Puis l’homme qui était assis à côté d’elle lui disant quelque chose en lui touchant le bras, elle regarda de nouveau l’écran, mais à regret. Eric respira fort et sentit à nouveau une raideur dans le cou. Il n’était pas fou. Cette image avait quelque chose de particulier.
À peine s’il eut conscience de la fin du film. Lorsque celui-ci s’acheva, il débrancha l’équipement et rangea ses affaires pour partir. Il ne l’avait jamais fait avant, il attendait toujours respectueusement la fin de la cérémonie pour bavarder avec la famille, mais là, il avait juste eu envie de filer, de retrouver l’air libre et la lumière du soleil et de mettre de la distance entre lui et la femme à la robe noire et au regard intense.
Il s’était glissé entre les doubles portes avec le projecteur dans les bras, il traversait déjà le vestibule pour rejoindre la sortie lorsqu’une voix s’éleva dans son dos :
— Pourquoi vous êtes-vous servi de cette image ?
C’était elle. La blonde en noir. Il se retourna pour lui faire face, reçut un autre de ses regards en pleine figure et vit enfin qu’il émanait de deux yeux d’un bleu intense.
— Celle du cottage ? demanda-t-il.
— Oui. Pourquoi vous en êtes-vous servi ?
Il s’humecta les lèvres et changea le projecteur de place dans ses bras.
— Je n’en suis pas très sûr.
— Je vous en prie, pas de mensonges. Qui vous a dit de la prendre ?
— Personne.
— Je veux savoir qui vous a dit de la prendre ! répéta-t-elle d’une voix tendue.
— Personne ne m’a dit quoi que ce soit. Je me suis même dit qu’on allait penser que j’étais fou de la montrer. Ce n’est rien de plus qu’une maison.
— Si ce n’est rien de plus qu’une maison, lui renvoya-t-elle, pourquoi vouloir l’inclure dans votre montage ?
Il comprit alors que c’était la sœur cadette d’Eve Harrelson. Elle s’appelait maintenant Alyssa Bradford et se trouvait sur plusieurs photos dont il s’était servi. Là-bas dans la grande salle, quelqu’un parlait pour rendre hommage à Eve, mais cette femme n’avait pas l’air de s’y intéresser le moins du monde. Toute son attention se portait sur lui.
— J’ai eu l’impression qu’elle avait quelque chose de particulier, reprit-il. Je suis incapable de vous donner une meilleure explication. Parfois, j’ai comme un pressentiment. C’était la seule photo de cet endroit et il n’y avait personne dessus. Je me suis dit que c’était inhabituel. Et plus on la regardait… Je ne sais pas, je me suis seulement dit que ça cadrait avec le travail. Je suis désolé que ç’ait pu vous offenser.
— Ce n’est pas ça.
Le silence se fit un instant, l’un et l’autre restant debout dehors tandis que la cérémonie se poursuivait à l’intérieur.
— C’est quoi, cet endroit ? demanda-t-il. Et pourquoi êtes-vous la seule à réagir ?
Alors elle regarda par-dessus son épaule, comme pour s’assurer que les portes étaient bien fermées.
— Ma sœur a eu une aventure, répondit-elle doucement, et il sentit quelque chose de froid et d’arachnéen lui travailler la poitrine. Je suis la seule à le savoir. Enfin, d’après ce qu’elle m’a dit. C’était avec un homme avec qui elle était sortie en fac, à une époque où cela se passait mal avec Blake… c’est une ordure, je ne lui pardonnerai jamais certaines choses qu’il a faites et pour moi, elle aurait dû le quitter. Mais nos parents avaient divorcé et comme ç’avait été particulièrement ignoble, elle ne voulait pas infliger la même chose à ses enfants.
Ce genre de révélations n’était pas si rare. Il s’était habitué à ce que des proches lui en disent plus qu’il ne semblait prudent. La douleur aidait les secrets à passer au-dessus d’anciennes contraintes et il était parfois plus facile de s’en débarrasser avec un inconnu. Peut-être même à chaque coup.
— Ce cottage se trouve dans le Michigan, reprit-elle. Au bord d’un petit lac de l’Upper Peninsula. Elle y a passé une semaine avec cet homme, puis elle est rentrée et ne l’a plus jamais revu. Les enfants… vous comprenez. Il n’y avait qu’eux pour la retenir. Mais cet homme, elle l’aimait. Ça, je le sais.
Que dire à ça ? Il déplaça encore une fois le projecteur dans ses bras et garda le silence.
— Elle n’avait aucune photo de lui, enchaîna-t-elle, les larmes aux yeux. Elle avait déchiré tous les albums de photos de la fac et brûlé toutes celles où il était. Pas de colère, non, seulement parce qu’il le fallait si elle devait rester avec son mari. J’étais avec elle quand elle les a brûlées et elle n’a gardé que cette photo, cette seule et unique photo, parce qu’il n’y avait personne dedans. C’est tout ce qu’elle avait pour se souvenir de lui.
— Ça semblait cadrer avec le travail, répéta-t-il.
— Et la chanson, dit-elle, son regard le transperçant à nouveau après qu’elle eut chassé ses larmes en clignant des yeux. Comment diable l’avez-vous choisie ?
Ils ont fait l’amour en l’écoutant, pensa-t-il, probablement la première fois, ou sinon, celle où ils l’ont fait le mieux, celle dont elle s’est souvenue le plus longtemps, celle dont elle s’est souvenue peu de temps avant de mourir. Ils ont fait l’amour en l’écoutant et il lui a pris les cheveux et elle, elle a penché la tête en arrière et gémi à son oreille et après, ils sont restés allongés côte à côte et ont écouté le vent mugir autour de ce cottage d’un rouge profond. Il faisait chaud et il y avait du vent, et ils croyaient qu’il allait bientôt pleuvoir. Ils en étaient sûrs.
La femme le dévisageait, la seule personne vivante à avoir eu connaissance de l’aventure de sa sœur décédée, à avoir entendu parler de la semaine qu’elle avait passée dans ce cottage. La seule personne vivante en dehors de son amant, à tout le moins. Et de lui, Eric, maintenant. Il la regarda dans les yeux à son tour et haussa les épaules.
— Ça m’a paru juste, c’est tout, dit-il. J’essaie toujours de faire en sorte que la musique colle à l’humeur du moment.
Et il le faisait, pour chaque projet. Ça au moins, c’était vrai. Tout le reste, l’impression étrange, mais absolue, que cette chanson était importante ne pouvait qu’être un tour que lui jouait son esprit. Toute autre idée aurait été absurde. Complètement absurde.
La sœur d’Eve Harrelson lui donna un billet de cent dollars avant de rejoindre les autres, une nouvelle vague de larmes lui montant aux yeux. Il n’était pas trop sûr de savoir s’il s’agissait d’un pourboire ou d’un pot-de-vin pour acheter son silence, et ne le lui demanda pas. Dès qu’il eut remballé son équipement et se fut installé au volant de l’Acura MDX que lui avait payée Claire, il transféra le billet de sa poche à son portefeuille. Et tenta de ne pas remarquer que ses mains tremblaient.
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